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Chapitre 2

Aïcha et Adrien


Comme je sortais de l’immeuble, j’aperçus Watson qui m’attendait. A son regard j’eus l’impression qu’il savait ce que je venais de vivre. Il s’approcha de moi, posa une main sur mon épaule et m’invita à le suivre. Nous déambulâmes dans ces rues sales et saturées de bruits. Les images de l’adolescent occupaient mon esprit, je l’entendais encore me décrire son enfermement ; ce coup de feu puis le hurlement de la mère, toute cette violence s'était répandue dans ma tête pour en occuper chaque cellule. J’avançai tel un automate ; la vie que j’avalais dans cet air gras, avait un goût âcre, à l’image de certains dimanches d’ennui et de solitude, dans une chambre d’hôtel où l’on se pétrifie dans un anonymat mortel.
Les appels d’une jeune fille me ramenèrent dans la rue. J’essayai d’en deviner la provenance. En me retournant je vis sur le trottoir d’en face une jeune fille courir éperdument. Un jeune homme lui tenait la main. A l’instant où nos regards se croisèrent, j’eus le sentiment très clair qu’on s’était déjà rencontrés, ici, ailleurs… Une chose était certaine, leur histoire se reliait à la mienne. Ils décidèrent de nous rejoindre et prirent le risque de traverser la rue dangereuse. Ils y parvinrent et se plantèrent devant nous suppliants :

AÏCHA

S’il vous plait aidez nous.

ADRIEN

Il veut nous tuer

WATSON

Qui veut vous tuer ?

AÏCHA

Mon mari, dépêchez vous il vont arriver.

WATSON

Venez avec nous, passons par là.

Watson nous conduisit dans une rue beaucoup plus calme. Pendant tout le trajet j’observais le jeune homme inquiet qui jetait des regards furtifs derrière lui, sans relâcher une seconde la main de sa bien aimée abandonnée à sa douce étreinte. Il circulait entre eux un amour quasi tangible. Leur visage en rayonnait. Cathy, Anne lise, Danièle, celles que j’avais passionnément aimées, me revenaient dans ce couple. J’en eus la chair de poule. Watson observant mon trouble, me donna une tape sur le bras gauche. Je me ressaisis. Il me remit dans la triste réalité de cette rue sinistre et sombre.
Il semblait connaître l’endroit. Il nous entraîna vers un hôtel et nous y fit entrer. L’homme qui se tenait à la réception lui demanda :

L’HOMME

La chambre sept comme d’habitude ? Tenez, voici les clés.

WATSON

Comme d’habitude, merci.

Je m’étonnai de cette apparente familiarité entre Watson et l’homme de la réception. Il nous conduisit jusqu’à la chambre sept où nous entrâmes. Les jeunes amants se serraient l’un contre l’autre, visiblement rassurés. Je les trouvai beaux. Watson m’observa un instant et finit par faire asseoir les amoureux sur le lit. Il s’appuya contre le bureau situé près de la fenêtre et me demanda de m’installer sur la chaise en face du lit. Il m’interpella

WATSON

Quitte cet air benêt, tu meurs d’envie de connaître leur histoire.

AÏCHA

Merci de vous intéresser à nous. Nous sommes amants, lui, c’est Adrien pour qui j’affronte les plus cruels tourments. Mais je l’aime et il m’aime et personne ne pourra nous défaire, nous sommes liés comme le sang l’est au cœur qu’il nourrit. Mon père m’a marié de force à un riche docteur de sa connaissance. Dans nos coutumes, la jeune fille est asservie à son père comme elle le sera par la suite à son époux. Depuis longtemps déjà, je nourrissais pour Adrien, frère de mon amie étrangère, un amour secret. Chaque nuit, dans mon lit, je voyais son visage et je n’avais d’autre désir que de me trouver à ses côtés.
Un bel après-midi alors que le soleil avait embrumé l'esprit des gens au point de les assoupir, je rejoignis l’amie étrangère qui m’entraîna chez elle. Ce jour fut le plus intense de ma frêle jeunesse. Adrien était là à nous attendre. Quand il me serra la main, l’émotion colora mon visage et il s’en aperçut. Ses yeux se détournèrent pour m’éviter la gêne. Et je sentis alors que nous étions pareils. L’amour nous reliait déjà mais nous n’osions le dire. Quand sa sœur nous laissa un moment l’un à l’autre. Il s’approcha de moi pour me lire un poème qu’il aimait et qui parlait d’amour. Je m’abandonnai à cette douce lecture, je buvais comme une eau chaque son de sa voix jusqu’au moment béni où ses lèvres chantantes vinrent baiser les miennes. Lentement, lentement il allongea mon corps sur le dessus du lit qui nous reçut avec tant de douceur que nous avions perdu toute notion du temps et celle de l’espace, nous étions l’un à l’autre, ses mains me découvraient, et la passion aidant, nous nous abandonnâmes. Ce temps d’éternité coule à jamais en nous.
Mais sa sœur nous surprit tendrement mélangés, elle cria « Aïcha tu es mariée ! ». Mon bonheur s’effondra et je poussai un cri. Nos corps se délièrent et le bel Adrien recouvrit notre chair. Et malgré tout l’amour qui m’inondait encore je m’effondrai en pleurs, Adrien tendrement vint embrasser mes larmes. La sœur ébranlée par notre triste histoire nous fit la promesse de garder le secret.

Une grande émotion me serra la gorge. Je voulus cependant connaître d’avantage et découvrir comment son mari eut vent de leur passion. Je lui demandai :

LEONARDO

Aïcha, peux-tu me dire comment ton mari vous a découvert ?

AÏCHA

C’est une femme, la mère de mon époux qui très vite a senti, comme un loup repère une proie, qu’un autre homme habitait dans mon cœur. Elle épiait chaque jour, le moindre de mes gestes. Elle attendait l’instant, et l’instant arriva. C’était une nuit, une belle nuit d’été. Mon mari appelé pour une urgence, avait quitté en hâte notre appartement. Je savais qu’il ne reviendrait pas avant le matin. Le désir d’Adrien vint ranimer mon corps. Je décidai alors de courir le rejoindre. La chambre de la mère se taisait comme une tombe. Elle habitait les lieux tout au fond du couloir. Le silence et la nuit me firent croire qu’elle dormait, mais elle veillait encore, en attendant ma faute. Elle me suivit discrète dans les rues de la ville jusqu’à l’immeuble où était Adrien. Elle s’abrita dans l’ombre et put voir mon amour quand il m’ouvrit la porte, elle le vit m’entourer de ses bras et me baiser la bouche.
Alors que nous étions dans la chambre d’amour, l’interphone sonna. C’’était elle qui fermement me priait de descendre. L’angoisse me saisit. Me voyant bouleversée Adrien répondit à la mère que plus jamais elle ne me reverrait. Il rassembla quelques affaires dans un sac à dos et me prenant la main, nous fit sortir par l’issue de secours. C’est ainsi que d’amis en amis nous errons dans la ville. Mon mari, sa famille, pour une question d’honneur ont décidé ma mort. Ils ont fait alliance avec mes deux frères et mon père, sur qui la honte est tombée. Depuis ce temps nous vivons comme deux amants maudits. Je ne regrette rien, puisqu’à je jour on s’aime. Ils peuvent nous tuer, nous resterons amants.

Adrien qui jusqu’alors avait gardé le silence ajouta :

ADRIEN

Elle est toute ma vie, je ne vois plus comment je pourrais vivre sans elle.

Puis s’adressant à moi :

Mais j’ai vu dans vos yeux que vous l’aimez aussi. Aujourd’hui tout le monde nous fuit. Vous risquez votre vie en nous protégeant.

WATSON

Ne craignez rien pour nous,

A cet instant précis la porte s’ouvrit avec violence et fracas. Trois hommes pénétrèrent. Leur regard était noir. L’un d’eux, celui qui portait une barbe s’approcha de nous. Il sortit un couteau du fond de son manteau et fit miroiter la lame froide devant mes yeux apeurés.